Dans la pensée japonaise, il existe un concept fascinant: Mushin (無心)
Traduit littéralement par « esprit vide ».
Il ne s’agit pas d’un état de vide intellectuel ou de stupidité, mais plutôt d’une présence totale, de perméabilité au vent de la vie et d’une réponse fluide et spontanée à ce qui est.
(Lire « Vacuité, un plein de possibles« )
J’ai rencontré Kyoko Kishi, il y a dix ans. Elle est la veuve de Kishi Akinubu, assistant de Masunaga et fondateur du sei-ki soho. Ses soins et les pratiques qu’elle a proposé ont court-circuité mon mental, nous avons aussi eu de nombreuses conversations.
Être pleinement perméable à ce qui se passe, ici et maintenant, c’est cet esprit que je recherche.
Mushin no Shin, l’origine
Historiquement, le concept vient du zen et des arts martiaux.
Le terme initial est Mushin no shin, l’esprit du non-esprit.
C’est un état d’unité totale corps-esprit. Dans certains cas, nous parlons de congruence, la cohérence parfaite entre le corps, le mental et les émotions, c’est-à-dire un alignement parfait entre ce qu’une personne ressent, pense, dit et fait.
Hors, dans nos société, nous perdons cet état car le mental prend le pas sur le corps, les émotions sont soit retenues soit débordantes.
Mushin no shin est une recherche constante dans l’art de la pratique que ce soit en shiatsu, en peinture, en méditation, dans les arts martiaux, etc.
C’est peut-être cela s’engager sur la voie.
Mushin est le moment où le pratiquant cesse de « réfléchir » à sa technique.
C’est le moment où ça se passe.
L’ego s’absente, le geste se déroule, sans peur de rater ni désir de réussir.
Ainsi, l’esprit qui n’est plus encombré par son analyse, le geste se fait de façon fluide et spontanée car “c’est là”.
Dans la vie quotidienne, c’est arrêter de se faire distraire par le dialogue interne et nos propres jugements, c’est faire ce qui est juste sur le moment sans s’inquiéter de l’après, c’est laisser faire sans forcer le résultat.
Différents symboles sont attachés à ce concept:
Le miroir car il reflète parfaitement ce qui passe devant lui sans rien retenir. Le Mushin agit de même : l’esprit perçoit tout, mais ne s’accroche à rien.
L’eau car comme l’eau qui coule autour d’un rocher sans s’arrêter, l’esprit s’adapte instantanément à la situation sans friction.
Un but sans but
Dès que l’on cherche à comprendre mushin, il a disparu.
Il est là par nature mais dès que je le cherche, il disparait.
La pensée efface sa présence.
L’obstacle principal de mushin est donc notre propre mental.
Cela peut sembler paradoxal: plus on le cherche, plus il se cache, moins on y pense, plus il est présent.
C’est un état de fluidité totale, de présence qui supprime le temps entre la pensée et l’action.
S’il est impossible de forcer notre esprit à être vide, nous pouvons quand même créer les conditions favorables.
C’est un entraînement qui part du corps pour atteindre l’esprit.
C’est ce que j’appelle faire du bottom-up alors que nous sommes éduqués au top-down (entraîner l’esprit pour faire réagir le corps).
Comment faire?
Certaines méthodes ont été mise en place pour tendre vers mushin:
- Shu-ha-ri, la maîtrise technique, la maîtrise du geste: on n’a plus besoin de penser au geste, l’action se fait sans besoin d’y réfléchir. Cela se fait par le mouvement répété un très grand nombre de fois (appelé tanren, la répétition).
- Kokyu, le contrôle du souffle: la respiration est le pont entre le corps et l’esprit. Cela peut se faire par l’entraînement à la respiration ventrale et par l’expiration longue, entre autre.
- Zazen, la méditation assise: juste s’asseoir, observer le corps et les pensées sans s’y attacher. Une des métaphores est de laisser passer les nuages: nos pensées sont symbolisées par les nuages. On ne les retient pas, on ne les repousse pas. Ils traversent simplement notre ciel intérieur. A force de pratique, l’espace entre les nuages augmente et on découvre le ciel bleu.
- Les rituels de transitions qui marquent la différence entre le temps ordinaire et le temps spécial de la pratique. cela peut être la préparation du matériel ou de l’espace, allumer de l’encens, le salut (rei). C’est une forme de coupure psychologique. On laisse ses soucis à l’extérieur.
- Enzu no metsuke, la vision périphérique: c’est voir plutôt que regarder, c’est même percevoir plutôt que voir. Comme si notre regard s’enfuyait à l’horizon pour embrasser le paysage.
En résumé
Mushin est un esprit qui n’est pas encombré par le doute, la peur ou l’ego (sans pour autant être rigide, irréfléchi).
Si tu réfléchis, tu ralentis. Si tu as peur, tu te figes et te désorganise. Si l’esprit est clair, la réponse est là.
C’est l’image d’un lac qui, s’il n’est pas agité par le vent, reflète parfaitement le paysage qui l’entoure. Mushin est pareil: si notre esprit est clair, il fait émerger une parfaite congruence.
Mushin ne se comprend pas, ni s’apprend pas. C’est l’expérience de la pratique qui le renforce et l’aide à émerger. C’est un entraînement constant dans la vie quotidienne. C’est s’abandonner à la vie.
(lire « De l’abandon« )
Le ciel est de plus en plus bleu.
Ne rien savoir,
Ne rien vouloir,
Ne rien attendre.

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